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Tiraillés entre passion et désir de mort : Irma Maria Achten
© A. Louwes.
© A. Louwes. © A. Louwes.
La première fois
Littérature

Tiraillés entre passion et désir de mort : Irma Maria Achten

«Août» d'Irma Maria Achten est un premier roman sensuel sur l'amour improbable. La passion, l'envie de mourir et les secrets de famille jouent des rôles de premier plan.

La première expérience érotique

- Tu n’as pas d’amis de ton âge?, demandé-je à David.
Il fait presque noir sur le Rechtboomssloot, nous sommes assis sur le lit et mangeons de ces tartelettes au citron exquises que David aime tant et qu’on ne trouve que chez Holtkamp.
- Bernt, je fais parfois mes devoirs avec lui, mais il est un peu plus vieux, il a redoublé deux fois.
- Et des filles?
- Que veux-tu faire d’une fille aussi jeune?
Il se tourne vers moi, couché sur le flanc. Ses yeux sombres et graves m’attirent irrésistiblement à lui.
- Tu as vu ma grand-mère lors du repas chez nous? La mère de ma mère.
- Pas vraiment.

- Quand j’étais petit, je grimpais toujours sur ses genoux. J’adorais caresser la peau flasque sous ses bras. C’était peut-être ma première expérience érotique.
- Tu plaisantes.
- Pas du tout, dit-il.
Il caresse mon bras.
- Dépêche-toi de vieillir, dit-il.
David se penche en avant, dépose son assiette sur le sol et tire son cartable vers lui. Ce dos, j’aimerais bien voir une photo de lui tout petit, je n’arrive pas à me l’imaginer autrement que large. De la jointure de son index, il déplie le cahier qu’il a pris.
- C’est parti, dit-il.
Au début, sa voix est encore un peu empruntée, mais elle devient plus naturelle au fur et à mesure qu’il lit. Il n’est pas allé chercher son sujet bien loin. Il s’agit d’un garçon qui entame une relation avec une femme plus âgée. Je trouve la scène d’amour plutôt explicite, mais secrètement rassurante aussi. Il referme son cahier d’un coup.
- Ce n’est pas fini, dit-il.
- J’espère bien que non.
Une ride apparaît entre ses sourcils noirs. Sait-il seulement combien je l’aime?
- Quand j’en aurai treize, je les enverrai à un éditeur.
- Pourquoi pas onze ou dix-sept?
- Treize.
La détermination qu’il affiche en toute chose est impressionnante.

Un de ces soirs singuliers

Mercè avait cuisiné. Assise à une table dressée «aux premières loges», comme elle appelait la terrasse de Nysi en bordure du rocher, le plus près possible de la mer, elle m’attendait. Je traversai le jardin, tout en la regardant de loin. C’était comme si je la voyais pour la première fois. Elle était perdue dans ses pensées, le menton appuyé sur sa main, le visage serein. À quoi songeait-elle ainsi? Cela avait l’air d’être des pensées agréables. On dit que certains amants prennent réciproquement possession de leurs âmes. Mais Mercè ne se laissait pas posséder, elle demeurait insondable. Elle tourna son visage vers moi, presque gênée, s’excusant.

Mercè connaissait de nombreux états d’âme. Au fur et à mesure que le jour avançait, on eût dit que son poids spécifique changeait, qu’elle devenait plus légère. Elle pensait que je la préférais le soir, mais ce n’était pas vrai. Ses nuits, où elle vivait tant de choses, m’inspiraient du respect, je me sentais insignifiant à côté d’elle. Je me levais frais et dispos, sautais à bas du lit, sans avoir la moindre idée d’où j’avais passé la nuit. Si je retenais trois ou quatre rêves par an, c’était beaucoup. Pour moi, ils étaient rares, je les chérissais et avais l’impression qu’en me souvenant d’eux, je vivais plus profondément, et sur plusieurs couches. Mercè trouvait que je romançais le monde des rêves.

- Prends mes rêves alors, avait-elle dit une fois, pour que je puisse commencer ma vie.

Sa vie intérieure était beaucoup plus riche que la mienne, plus complexe aussi.

De la brume montait de la mer. Je m’assis à table près d’elle. Elle avait fait des aubergines farcies. C’était l’un de ces soirs où je l’aimais jusqu’à sa dernière fibre: son calme, sa voix, son port de tête, son regard songeur qui se détournait, son sourire ravissant.

C’était comme si je la filmais et l’enregistrais dans ma mémoire, image par image.

Nous discutâmes de banalités, du jardin, de ce que nous allions semer, de ce que nous devions tailler. Chaque soupir, chaque mouvement était parfait. Sans le nommer, nous savions tous les deux que c’était l’un de ces soirs singuliers où tous nos sens étaient comme des végétaux et où la vie pouvait verser en nous sa beauté non filtrée. Il nous fut presque impossible de quitter la table. Main dans la main, nous marchâmes vers la maison, conscients que nous laissions derrière nous quelque chose qui ne se répéterait plus jamais de la même manière.

Extrait du roman Augustus (Août), Van Oorschot, Amsterdam, 2019.
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