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Réinventer la sculpture, de Brancusi à la Néerlandaise Falke Pisano
Série: Chronique parisienne

Réinventer la sculpture, de Brancusi à la Néerlandaise Falke Pisano

Des mondes construits, un choix de sculptures du centre Pompidou de Paris que le centre Pompidou-Metz présente jusqu’au 23 août 2021, sélectionne une cinquantaine d’œuvres, de Brancusi, Giacometti, Calder et Bruce Nauman à la jeune Polonaise Monika Sosnowska. Pas de chronologie mais un accrochage séquencé en quatorze sections qui abordent les grandes questions au travers desquelles se définit la sculpture abstraite. Ce sont là autant de problématiques auxquelles tente de répondre Une petite histoire de la sculpture, installation réalisée par la Néerlandaise Falke Pisano (° 1979) à la demande de Bernard Blistène, commissaire de l’exposition.

N’est retenue du XXe siècle que l’abstraction, même lorsque les titres allèguent un contenu figuratif, tel La Vierge au linge mouillé (1985) de Joseph Beuys, sorte de colonne de bois brut engagée dans le sol. À n’importe quelle étape du parcours, s’impose le pouvoir d’évocation des formes abstraites, du propre aveu des sculpteurs et notamment d’Ulrich Rückriem dont les Dolomite des années 1980 prétendaient renvoyer à l’alignement de mégalithes autant qu’aux bâtisseurs des cathédrales.

L’exposition débute avec les pères fondateurs de l’abstraction, Brancusi et sa Colonne sans fin (1928), et les disciples de Mondrian. S x R/3 (1933) et le projet d’architecture (Villa, 1926) de l’artiste flamand Georges Vantongerloo matérialisent les ambitions du peintre néerlandais et de ses émules fédérés autour du mouvement De Stijl. Ces derniers comprennent d’emblée l’universalité du langage abstrait qu’ils n’auront de cesse d’étendre à tous les arts. Une volonté partagée à des kilomètres de distance par le Russe Malevitch, autre pionnier de l’abstraction. Gota (1923-1978) était une sculpture autant que la projection dans l’avenir d’une architecture idéale nécessairement abstraite.

«Extended field»

Dans cette quête de la modernité, les techniques traditionnelles ne sont pas forcément rejetées, tant la taille directe garde ses prérogatives jusque dans les années 1960 avec l’intemporelle fluidité du Ruban sans fin (1961) du Suisse Max Bill. Mais d’autres comme Donald Judd (Sans titre, 1978) ou Gerhard Richter (Six panneaux verticaux, 2002 / 2011) explorent de nouveaux matériaux, en s’attachant à la perfection lisse du verre (Robert Smithson, Mirror vortex, 1964), du métal ou du plexiglas (Macchina inutile, 1949 de Bruno Munari).

Tout devient sculpture, telle l’empreinte pour la Suissesse Heidi Bucher, qui prélève à l’aide de latex la peau de la maison de ses ancêtres, théâtre du souvenir. Les objets du quotidien deviennent sculpture quand l’artiste d’origine flamande Edith Dekyndt les pare de métaux précieux, comme cette couverture de laine, métaphore du foyer.

En 1932, Calder se libère de la pesanteur, en inventant des mobiles (Arrêtes de poisson, 1939) quand, à l’inverse, Robert Smithson inscrit ses créations dans le paysage. L’Américain accomplit en 1970 une rupture fondamentale en gravant au bord du Grand Lac Salé la célèbre Spiral Jetty, devenue depuis l’icône du Land Art. Gordon Matta-Clark choisit d’appliquer sa marque éphémère dans un environnement urbain, en pénétrant l’architecture de ses Cuttings (découpages). À Metz, une vidéo relate la réalisation à Paris en 1975 d’Intersection conique, vide qu’il creuse au travers des murs et plafonds de deux immeubles en cours de démolition à quelques mètres du futur Centre Pompidou.

Les «déballages» («Unboxings») de Falke Pisano

Imaginée spécialement pour le Centre Pompidou-Metz, Une petite histoire de la sculpture introduit et clôt l’exposition. Le choix de Falke Pisano, artiste née à Amsterdam, s’imposait, tant son art n’a cessé d’interroger la sculpture abstraite depuis près de vingt ans, en recourant principalement au langage. Dans l’une de ses premières œuvres, elle ambitionnait déjà de transformer par une alchimie extraordinaire la forme en conversation, créant ainsi un langage qui serait doté des mêmes vertus que les objets.

À Metz, les fragments de son discours sont placés à la manière des bandes dessinées dans des bulles suspendues autour de son portrait. Cette cartoon attitude, elle l’applique aussi aux dialogues fictifs qu’elle imagine entre les artistes. Ces derniers sont regroupés par affinités, tels Robert Smithson et Nancy Hold proches par leur rapport à la nature. Ce sont ensuite deux femmes dont Saloua Raouda Choucair, Libanaise récemment disparue qui interroge Heidi Bucher sur sa motivation à peler les murs, dans l’intention peut-être de figer le temps et ainsi «d’exercer un contrôle sur le passé et le présent».

Falke Pisano ne répond jamais à ses propres questionnements, sans doute parce que l’art demeure à ses yeux une énigme. Elle souhaite aussi que le spectateur ne soit pas «passif». «Nous pouvons nous permettre, dit-elle, d’être plus ludiques et créatifs dans nos rapports aux œuvres». Pour preuve, ses remakes de La Vis (1975) de Saloua Raouda Choucair et de One Summer Afternoon (1968) du Pakistanais Rasheed Araeen. Dans ces appropriations, elle modifie tantôt la forme, l’échelle avant d’en nier les couleurs d’origine au profit du blanc, les transformant en fantômes de sculpture.

Réapparaissent les dispositifs qui composent le travail de Falke Pisano, la mise en espace du discours, la présence de tables et diagrammes. Ses scénographies ne sont pas étrangères à l’histoire de l’art moderne. La synthèse entre architecture, mobilier, images et textes à des fins didactiques évoque le constructivisme dans les années vingt et en particulier Rodchenko. Quelle est son intention? «Rendre présent tout ce qui fait qu’une sculpture existe, au-delà de sa seule existence matérielle» et selon un dispositif qui est avant tout la matérialisation de son regard d’artiste.

Son installation est à la fois espace d’exposition, propos didactique, portraits d’artistes qui concernent «nos relations et notre engagement avec le monde, le passé, le présent et les futurs possibles». Elle est une œuvre en soi qui se rattache à l’art total qui a hanté la modernité tout au long du XXe siècle.

Falke Pisano se définit comme une véritable sculptrice dont la matière première serait le langage. Mais elle est aussi scénographe et curatrice en suscitant des confrontations entre les sculpteurs eux-mêmes. Sa part de créativité résulte selon elle de sa présence, de ses prises de position, mais aussi du langage, partie intégrante de son œuvre. Elle incarne le point de vue d’une artiste d’aujourd’hui face à l’histoire.

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Chronique parisienne

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