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Judith Maria Kleintjes et Philip Provily, à la lisière de l’art, de la peinture et de la photographie
© A. Krebs et A. Wiese
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Chronique parisienne
Arts

Judith Maria Kleintjes et Philip Provily, à la lisière de l’art, de la peinture et de la photographie

De Paris à Sainte-Vertu en Bourgogne, les galeries nous invitent à des lisières qui conjurent les frontières. Témoin Judith Maria Kleintjes (°1963), coutumière des allers-retours entre la France et les Pays-Bas et dont les œuvres sont présentées à la galerie NeC à Paris. Quant à Philip Provily, néerlandais d’origine, il s’est établi en France de manière plus pérenne il y a près de vingt ans.

Philip Provily à la Galerie JKL

L’Institut néerlandais a été pour Philip Provily, comme pour nombre d’artistes néerlandais, un tremplin. Invité par son galeriste amstellodamois, Willem van Zoetendaal, à participer au projet L’œil du Nord qui s’y déroulait, le photographe confie: «À cette occasion, je suis tombé amoureux de Paris.» Il y revient à la faveur d’une résidence et dans la perspective d’une exposition.

Les projets s’enchaînent et décident de son enracinement dans la Ville Lumière, sans que Provily renonce pour autant aux Pays-Bas où la galerie Pennings d’Eindhoven le représente. Paris renouvelle son iconographie, il en explore la lumière grise à la manière des peintres néerlandais dans la série La lumière parle où il capture les lueurs vacillantes à la ressemblance, dit-il, de véritables personnages.

Représenter le réel avec art

Durant ses études à la Gerrit Rietveld Academie, Philip Provily se situait déjà à la limite de l’art et de la photographie, comme Rineke Dijkstra, photographe également formée à l’institution amstellodamoise et dont il deviendra l’assistant. La collaboration intervient alors que cette dernière élabore la célèbre série Beach Portraits (1992-2002) qui lui vaudra une notoriété et une reconnaissance internationales. De Rineke Dijkstra, il retiendra le regard humaniste qui résonne encore dans ses propres images.

La question des frontières entre art et photographie n’a cessé d’être débattue sans être jamais résolue, d’autant moins que Philip Provily refuse de s’enfermer dans un seul univers. Portraits, autoportraits, architecture, scènes de rue, fleurs et paysages forment un ensemble au potentiel éloquent. La diversité certes, mais qu’il enveloppe d’une même lumière de porcelaine subtilement contrastée, et d’un chromatisme intense fidèlement restitué par la finesse du grain du papier.

Dans ses portraits, la mise en scène ordonnée est parfaite de naturel, quand il n’adhère pas à l’audace de rencontres surréalistes entre figure humaine et objets du quotidien comme dans Homme, chaise, Table ou Lampadaire qui sont des autoportraits de l’artiste. Le contexte toujours dépouillé n’est jamais accessoire tant il sert l’image. De l’architecture, des portes et des fenêtres, on ne perçoit que la géométrie qui converge vers le modèle. Tel miroir dans Flore réfléchit le visage d’une figure vue de dos. Dans la série Qui es-tu? il va jusqu’à dissimuler les visages pour souligner l’expressivité des corps et interroger le problème de la représentation, voire de l’identité.

De la peinture à la photographie

À la faveur du premier confinement, Philip Provily s’installe en Bourgogne où il redécouvre une nature à laquelle est dédiée l’exposition à la galerie JKL. Il y partage les cimaises avec Joëlle Dollé et Joëlle Kim Lika. S’amorce pour le photographe un dialogue avec la peinture. Pas de lien, tout du moins, en apparence de l’un à l’autre. À l’abstraction picturale, s’opposent plumes et fleurs restituées avec une précision d’orfèvre. Le fil d’Ariane? L’explosion de couleurs dont tous deux soulignent l’intensité, mais aussi et surtout la nature souveraine.

Son regard est celui d’un peintre. Fleurs et plumes sont agencées telles qu’elles le seraient dans une peinture. La décrépitude et les pétales fanés des roses évoquent les memento mori (souviens-toi que tu meurs) des natures mortes néerlandaises. La plume pourrait de la même manière renvoyer aux vanités par sa légèreté et sa fragilité, métaphore de la vulnérabilité et de la brièveté de la vie. On en apprécie les textures délicates de rouge, comme on jaugerait l’onctuosité d’une touche picturale. Le photographe épris de lumière demeure tel qu’en lui-même par la sobriété et le minimalisme des arrière-plans qui illuminent le vermillon de l’unique pétale d’un coquelicot (Poppy).

Judith Maria Kleintjes à la galerie NeC

À un an près, Philip Provily aurait pu la rencontrer à la Gerrit Rietveld Academie où Judith Maria Kleintjes poursuit sa formation sous l’égide de Jannis Kounellis. Du peintre d’origine grecque et acteur de l’arte povera, mouvement d’avant-garde italien, elle apprend l’art de l’installation et de la dispersion dans l’espace. Il conforte aussi sa sensibilité pour la nature qu’elle situe au cœur de son œuvre inséparable par ailleurs de l’humain.

Dessiner le vivant

Les quatre éléments qui composent la nature se fondent et se confondent dans la fluidité de sa peinture. La matière picturale liquéfie le dur, le mou ou l’opaque. Elle peint comme elle dessine, dotant ainsi les êtres et les choses d’une facture à la douceur veloutée. Papier, aquarelle, lavis concourent à cette dissolution des aspérités.

Sa palette chromatique semble naître de la nature, de ses terres de Sienne, du bleu de l’eau et aussi du sang qui nous renvoie à l’humain délicatement évoqué par quelques contours allusifs dans Personnage double. Elle aime la synecdoque, ne retenant que la partie pour le tout quand elle isole le motif récurrent de la main dans Poppaea ou dans Le Dernier Souper pour lequel l’artiste a repris les mains des apôtres de la Cène de Léonard de Vinci.

La figure humaine, peut-être parfois son double, hante ses œuvres dans Ombra cara, profil perdu qui semble trempé dans l’eau des rivières. Elle est l’objet de métamorphoses à l’image de Daphné transformée en laurier afin d’échapper à l’ardeur amoureuse d’Apollon, ainsi que nous le relate Ovide dont l’artiste réinterprète les Métamorphoses. Elle avait peut-être en tête les arbres sanguinolents de l’Enfer de Dante qui avait imaginé une forêt de suicidés où s’était réfugié Piero delle Vigne, un noble florentin transformé en arbre afin d’expier sa faute.

L’arbre est cette autre forme fabuleusement plastique à l’origine de mythes, de métaphores et de poésie. L’alchimie tient en ce motif capable de se modifier au fil des saisons, des heures du jour, du temps qui passe. Pour l’artiste, tout repose sur une ambivalence. «L’homme participe de la nature, dit-elle, comme la lumière est intrinsèquement liée à l’ombre.» Ce que démontre Être nature ou Slice of Time, sculpture en porcelaine dont l’ombre fait partie intégrante.

Judith Maria Kleintjes ne se laisse enfermer dans aucune catégorie, comme en témoignent ses sculptures qui oscillent perpétuellement entre réalité et abstraction, cette abstraction où peuvent s’engouffrer le rêve et l’imagination de celui qui regarde. Un art des lisières, encore une fois.

Ombres Blanches de Judith Maria Kleintjes, galerie NeC, 117 rue Vieille du Temple, 75003 Paris

Peintures & photographies Inside, peintures de Joëlle Kim Lika et photographies de Philip Provily et Joëlle Dollé, galerie Joëlle Kim Lika, 44 Grande Rue, 89310 Sainte-Vertu-sur-Serein
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