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Des tulipes de Hans Bollongier aux mauvaises herbes des bas-côtés
© B. Meeuws.
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Les maîtres anciens
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Des tulipes de Hans Bollongier aux mauvaises herbes des bas-côtés

Le photographe Bas Meeuws éprouve une véritable fascination pour un bouquet floral de Hans Bollongier (1600-1645).

Le photographe Bas Meeuws éprouve une véritable fascination pour un bouquet floral de Hans Bollongier (1600-1645). Ce peintre avait une prédilection pour la tulipe, une fleur devenue entre-temps tout à fait banale. Dans son œuvre photographique, Bas Meeuws plaide pour un respect renouvelé de la nature.

«Les artistes visuels néerlandais n’oublient pas leurs prédécesseurs qui ont forgé l’histoire de l’art.» Voilà ce qu’affirmait le photographe et conservateur italien Martino Marangoni lors d’un entretien avec Maartje van den Heuvel, conservatrice de la section photographie particulière de l’université de Leyde. Et Van den Heuvel de poursuivre: «Au cours de la conversation, il est apparu que les artistes néerlandais étaient de bons observateurs, qu’ils avaient le sens des compositions équilibrées accordant une place au vide et au silence, qu’ils savaient capter la lumière et qu’ils prêtaient une grande attention à la finition technique de leurs œuvres.»

Mes interprétations photographiques des natures mortes aux fleurs du XVIIe siècle se fondent sur le plaisir de l’observation et sur le sens du détail. La peinture florale du siècle d’or néerlandais cherchait à susciter l’émerveillement du spectateur. À l’heure actuelle, la tulipe est une fleur ornementale que l’on peut se procurer dans toutes les jardineries ou chez le fleuriste du coin.

Mais pour le spectateur du XVIIe siècle, il s’agissait d’une plante des plus exotique, tout juste importée aux Pays-Bas de la Turquie islamique en passant par l’Italie. La splendeur sans précédent de ses formes et couleurs exerça incontestablement un immense pouvoir d’attraction sur les Néerlandais du XVIIe siècle. C’est avec cet émerveillement que je souhaite renouer dans mon œuvre.

Je n’ai pas toujours photographié des bouquets floraux. Autodidacte, j’étais jusqu’en 2010 un simple amateur plein d’enthousiasme qui fixait sur la pellicule tout ce qui formait son quotidien. Sous l’impulsion d’amis photographes et de ma petite amie à l’académie des beaux-arts, j’ai développé peu à peu mes talents de photographe et d’observateur. Mes premières œuvres consistaient en des natures mortes mêlant toutes sortes d’objets, que je disposais dans le salon sous un éclairage de lampes de chantier (quand les enfants étaient déjà au lit).

Peu à peu, je me suis intéressé de plus près aux tableaux de bouquets floraux, au point d’en éprouver une fascination. J’ai été séduit notamment par les œuvres de Jan Davidsz de Heem (1606-1684), d’Ambrosius Bosschaert (1573-1621) et de Daniel Seghers (1590-1661). Deux tableaux m’ont marqué tout particulièrement: Fleurs dans un vase Wan-Li et coquillages de Balthasar van der Ast (1593-1657) au Mauritshuis de La Haye et Nature morte aux fleurs (1639) de Hans Bollongier (1600-1645) au Rijksmuseum d’Amsterdam.

Sur la splendeur des tulipes et l’éclatement d’une bulle

Je me souviens d’avoir vu ce dernier tableau en vrai pour la première fois au Rijksmuseum en 2010. Il était plus petit que je ne l’avais imaginé et, en raison des importants travaux de rénovation du musée, il était encore accroché dans l’aile Philips, qui exposait des pièces maîtresses de la collection permanente. Le contemplant d’abord de loin pendant un certain temps, j’ai surtout été frappé par son doux rayonnement et sa palette monochrome en apparence. Je me suis fait la réflexion que ce foisonnement de tulipes ne pouvait pas avoir été regroupé dans un seul vase, car à leur époque de gloire ces fleurs étaient si coûteuses que l’on pouvait débourser le prix d’une demeure en bordure de canal pour acheter un seul bulbe.

Bollongier obtient l’effet de profondeur très réussi dans le tableau en disposant les fleurs sur plusieurs plans et en éclairant celles situées à l’avant, tandis qu’il plonge les plus éloignées dans l’obscurité. Me rapprochant ensuite pas à pas du tableau, j’ai pu percevoir un détail après l’autre: la chenille à gauche du vase, les fleurs et feuilles à droite dans la pénombre. Je me suis rendu compte que les couleurs utilisées ne se limitaient pas aux foie, jaune, blanc et rouge (on trouve même de petites touches de bleu dans la tulipe du milieu). En collant pratiquement mon visage au tableau, j’ai enfin distingué les coups de pinceau, les chatoiements, la finesse avec laquelle le peintre avait reproduit la texture et les détails, comme les étamines et les poils des tiges, les reflets sur le vase, la tige coupée sur la table.

Hans Bollongier était surtout connu pour ses bouquets de fleurs, où les tulipes occupaient la place principale, comme c’était souvent le cas dans l’œuvre des peintres floraux hollandais. Un choix influencé par la popularité sans égale dont jouissait la tulipe auprès des commerçants et des collectionneurs dans les années 30 du siècle d’or. Les tulipes étaient en outre fréquemment reproduites dans des aquarelles qui faisaient office de catalogue. Le spéculateur pouvait ainsi se faire une idée du résultat à attendre d’un bulbe qu’il envisageait d’acheter. Ce marché des tulipes entraîna une spéculation massive, qui aboutit à l’éclatement de la bulle. La tulipomanie (1635-1637) s’acheva sur le premier effondrement du marché financier. Mais la fleur ne perdit pas pour autant son pouvoir d’attraction.

Le tableau Nature morte aux fleurs a été réalisé en 1639, soit deux ans seulement après le krach. La popularité de la tulipe ne faiblit pas avec la chute des cours; au contraire, elle s’accrut encore. Seul son prix baissa considérablement. Jusque tard dans le XVIIIe siècle, la tulipe allait continuer à faire partie intégrante des tableaux de bouquets.

Retour à la nature

La cherté et l’exotisme des tulipes à cette époque contrastent vivement avec leur banalité actuelle. Aujourd’hui, on trouve dans les supermarchés des bouquets de tulipes identiques à deux ou trois euros. L’urbanisation poussée et le sentiment que tout peut être fabriqué, contrôlé et influencé par l’homme creusent selon moi un fossé toujours plus profond entre cet homme et la nature. Notre niveau de perfectionnement et de spécialisation est tel que d’aucuns ne savent même plus aujourd’hui qu’il faut une vache pour produire du lait. À force d’acheter des sachets de laitue prélavée et prédécoupée, nous avons oublié l’apparence d’une vraie salade.

Mes photographies de natures mortes veulent inciter le spectateur à un regain de respect pour tout ce que nous offre la nature. C’est une des raisons pour lesquelles mon œuvre ne montre pas seulement de splendides roses et tulipes, mais aussi des mauvaises herbes ou des fleurs et plantes tout à fait ordinaires qui poussent sur les bas-côtés ou le long des trottoirs, sans que personne n’y prête attention. Les feuilles et les fleurs comestibles, comme les feuilles de chou frisé, présentent également un grand attrait visuel (tant fraîches que fanées).

J’ai réalisé De lieve lent by wintertijdt (Le Cher Printemps en plein hiver) pour le Rijksmuseum Muiderslot (un château fort situé non loin d’Amsterdam). Cette composition inclut des fleurs, plantes, insectes et autres animaux que l’on trouve dans le jardin de ce château et que j’ai photographiés toute une année durant. L’intérieur, la table, le vase et les fenêtres appartiennent également au Muiderslot.

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