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Lire le présent dans le passé : le théâtre de Tom Lanoye
© F. Van Roe.
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Lire le présent dans le passé : le théâtre de Tom Lanoye

Romancier, poète, essayiste, dramaturge, Tom Lanoye (° 1958) ausculte dans son théâtre le nouage des pulsions et de l’histoire. Qu’il revisite les mythes, des personnages mythologiques, des figures historiques, les drames historiques de Shakespeare et leurs personnages, qu’il adapte Shakespeare ou qu’il interroge les attentats des djihadistes récents, Lanoye questionne l’invariance des affects humains à travers le temps. Le passé lui permet de lire le présent.

La prédilection de Tom Lanoye va aux personnages taillés dans l’excès, dans la démesure, aux êtres fascinés par le plus qu’humain, portés à explorer les voies de l’inhumain. Les trajectoires des personnages qu’il met en scène sont souvent marquées par un point de crise, une faille. Dans Gaz, au fil d’un monologue sans concession, la mère d’un kamikaze, auteur d’une attaque terroriste au gaz, revisite l’écheveau des circonstances, la généalogie familiale qui ont poussé son fils à embrasser la cause djihadiste.

Quand s’est produit le point de basculement? Quels événements, quels micro-faits subjectifs et objectifs ont concouru à la conversion à l’islam, au passage à l’acte ensuite? Quelles crises, quels désespoirs ont mené son fils, cet Erostrate contemporain, à devenir une bombe de haine ?

Bâties sur l’histoire de Gilles de Rais et de Jeanne d’Arc, les deux parties composant Sang & Roses travaillent cette inflexion de l’innocence vers la souillure: à la première partie Roses articulée autour de Jeanne la Pucelle libérant Orléans, secondée dans la guerre qu’elle mène contre les Anglais par le maréchal de Rais, s’oppose la seconde partie intitulée Sang qui nous montre qu’après la condamnation de Jeanne au bûcher, face à la mise à mort inique de la pureté, Gilles de Rais se voue au crime, s’adonne à une débauche noire. Dès lors que l’Inquisition condamne à mort celle qui a libéré Orléans des Anglais, le pacte de Gille de Rais avec le monde de la loi, avec l’espèce humaine est rompu. Le culte des roses bascule dans le rituel du sang, les voix de Dieu qui guidaient Jeanne d’Arc font place aux invocations aux démons afin de transformer les métaux vils en or. Face au corps calciné de la Pucelle, Gilles de Rais fait du Mal un programme.

«Avant que ce corps [celui de Jeanne d’Arc] soit brûlé tout entier
Et soit à tout jamais au grand vent dispersé.
Que sa cendre en nuage contamine le monde.
Que sa mémoire oppresse votre cœur immonde.
Après elle, aucun homme ne mérite répit.
Quant à moi, maréchal, c’est vraiment trop petit,
Je vous dépasserai tous dans l’ignominie».

Innocence, damnation et parfois rédemption: mettant en scène ceux qu’on appelle trop commodément des «monstres», le théâtre de Tom Lanoye sonde les folies de l’histoire, de la realpolitik, de la raison d’état et la manière dont elles se nourrissent des déséquilibres individuels et les alimentent en retour.

La fureur est celle du pouvoir, des instincts débridés. Mais elle est aussi celle de l’amour: l’amour de Médée pour l’étranger qui foule le sol de la Colchide, l’envoûtement de Médée, la magicienne, la fille du roi Aiétès, pour le Grec Jason venu exiger la Toison d’or.

À partir de la Médée d’Euripide, de Sénèque, Tom Lanoye forge sa propre Médée: trahissant son père, sa patrie par amour pour Jason, permettant à ce dernier de s’emparer de la Toison d’or, Médée tombera de désillusion en désillusion. S’enfuyant avec son idole, Jason, elle se verra abandonnée, bafouée, sombrera dans la spirale de la vengeance. Tom Lanoye dote la pièce d’une fin qui s’éloigne de celle d’Euripide, de Sénèque: Jason et Médée, les deux fauves qui se déchirent, sacrifieront chacun leurs propres enfants. C’est au travers des changements de registre, des variations de style langagier que Tom Lanoye définit les personnages de ses pièces: usage du vers (alexandrins et décasyllabes) pour les «barbares», les Colchidiens, emploi d’une langue «branchée», négligée, contemporaine pour les Grecs. Ce jeu sur le matériau langagier, cette grande amplitude dans les parlers vertèbrent Ten oorlog.

Dans son théâtre de la souffrance et de la fatalité remarquablement traduit en français par Alain van Crugten, dans son théâtre de sentiments en feu et d’actes irréparables, Tom Lanoye radiographie les mécanismes du collectif, les invariants des conduites anthropologiques en s’attachant à écouter les endroits où l’équilibre social, psychologique, métaphysique, religieux se lézarde. C’est avec impatience que les lecteurs francophones attendent la traduction des autres pièces de Tom Lanoye.

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