Beats noir-jaune-rouge et Dutch dance aux USA
C’est un fait établi : la house et la techno sont nées aux États-Unis. Il n’en demeure pas moins que c’est en Belgique et aux Pays-Bas que la musique électronique a commencé à crever les plafonds de décibels. Les Plats Pays ont en effet affiné le « produit » en y ajoutant quelques bips, avant de le renvoyer outre-Atlantique.
À la mort de Little Richard, les chaînes de radio publiques flamandes n’ont pas manqué de souligner que « Chuck Berry et lui ont été les premiers artistes à populariser le rock-and-roll (qui était à l’origine un genre musical « blanc ») auprès d’une audience noire ». L’objectif de cet article n’est pas de nier le fait que la house et la techno sont nées au sein de la communauté afro-américaine. De Larry Levan à Jeff Mills en passant par Derrick May, la scène club européenne ne doit peut-être pas tout – nous nous en voudrions d’oublier Kraftwerk et Giorgio Moroder –, mais tout de même beaucoup aux évolutions qui ont secoué la musique dans les années 1970 et 1980 à New York, Chicago et Detroit.
Cela étant – et tel est l’objet de cet article –, quelques pays d’Europe, dont la Belgique et les Pays-Bas, ont eux aussi influencé la culture club américaine au cours des quarante dernières années, ne serait-ce que parce que la house et techno restent quelque peu confinées à la clandestinité dans les USA des années 1990 pendant que prolifèrent dans les Plats Pays les rave parties gigantesques telles que I Love Techno (Gand) et Dance Valley (Velsen). À cette époque, les pionniers américains de la musique électronique passent dès lors souvent plus de temps en Europe qu’aux USA, à tel point que certains finissent même par déménager à Berlin. Là-bas, ils font grimper les loyers avec les cachets astronomiques qu’ils perçoivent. D’autres décident de s’installer à Amsterdam, à l’image de Derrick May. Celui-ci est pris sous son aile par la toute jeune agente de booking qu’est alors Anna Knaup, qui fera partie plus tard des fondateurs de l’Amsterdam Dance Event, un événement qui acquerra une notoriété internationale.
Dans les premières années de la scène club, toutefois, on aurait tout aussi bien pu croiser des artistes américains tels que Juan Atkins, Kevin Saunderson et Joey Beltram alors qu’ils attendaient le tram à Gand un jour de semaine pluvieux. En plus de proposer des loyers encore raisonnables, Gand est le QG de R&S Records. À l’inverse d’autres labels dance belges qui tardent un peu trop à monter dans le train de la new beat, la maison de disques de Renaat Vandepapeliere et Sabine Maes (initiales R&S) comprend rapidement que le futur de la musique électronique s’écrira à Detroit et Chicago. Mais comme ils n’ont pas très envie de se rendre là-bas, ils décident de payer l’avion à ces pionniers américains afin qu’ils effectuent le déplacement jusqu’à Gand. Dans le chef-lieu de Flandre-Orientale, ils peuvent s’en donner à cœur joie avec du matériel de studio dernier cri dont personne ne sait encore qu’il sera à la base d’une longue liste de hits de la scène club.
L’influence de R&S Records sur la scène club des premières années est indéniable, même si d’autres Belges connaissent au même moment un succès international – y compris aux USA. Des titres tels que Pump Up the Jam du groupe belge Technotronic et Get Ready for This des Néerlandais de 2 Unlimited se hissent non seulement au Billboard Hot 100 mais continuent, plus de trente-cinq ans après leur sortie, de chauffer chaque week-end le public dans tout stade de sport américain qui se respecte.
Headhunter
Le groupe belge ayant le plus influencé les prémices de la musique électronique est sans conteste Front 242. Avec leur son industriel et leur image militarisée, ces pionniers bruxellois de l’Electronic Body Music (EBM) connaissent rapidement le succès aux USA. En 1993, ils ont même droit aux honneurs de la main stage du festival itinérant Lollapalooza, au côté de groupes rock tels que Tool et Alice in Chains. Certes, les quatre membres belges de Front 242 et leur batterie sèche sont toujours programmés en plein jour, ce qui ne leur permet guère d’accroître leur popularité auprès du festivalier lambda. Il n’en demeure pas moins que les quelques apparitions sur scène de Tom Morello de Rage Against the Machine lors de certains de leurs concerts sont révélatrices du fait qu’ils sont parvenus à gagner le respect des autres aspirants au statut de légende du rock avec lesquels ils partagent l’affiche.
Le plus beau compliment adressé à Front 242 remonte peut-être quelques années plus tôt, lorsque Trent Reznor reconnaît dans la revue américaine Keyboard avoir plagié une partie de l’œuvre de nos quatre Belges pour Pretty Hate Machine, le tout premier album de son groupe Nine Inch Nails, sorti en 1989. Même la pochette de l’album rappelle la production musicale de Front 242 sous l’égide de Wax Trax ! Records, le label de Chicago qui doit en grande partie au groupe belge (et à Ministry) la solide réputation qu’il s’est forgée dans les années 1980.
À l’époque, les médias américains n’ont pas la même estime pour le groupe que Reznor. Les rares fois où ils écrivent quelque chose à propos de Front 242, c’est souvent pour critiquer son image à la fois agressive et passive – dixit Robert Christgau dans The Village Voice –. “The worst you could say of them is that they’d try to make their way no matter who took over – and become antifascist six months too late” (La pire chose que vous pourriez dire à leur sujet est qu’ils essaieraient de tracer leur route peu importe qui dirige le pays, et deviendraient antifascistes six mois trop tard), selon le légendaire critique musical.
Mais en 2022, lorsque Rolling Stone publie une liste des deux cents meilleures chansons dance de tous les temps, Headhunter de Front 242 se classe à une impressionnante soixantième place, devant Born Slippy d’Underworld, The Bells de Jeff Mills et Adagio for Strings de Tiësto – nous y reviendrons. Le célèbre magazine culturel se justifie en ces termes : “With a hovering pulse doubled by a kick drum like a Doc Marten to the head, the greatest industrial dance tune ever made has the most iconic Eighties drum-machine intro this side of ‘Blue Monday’.” (Avec une mesure hésitante doublée d’une grosse caisse aussi assommante qu’un coup de pied à la tête asséné avec une Dr. Martens, la meilleure mélodie dance industrielle de tous les temps débute par l’intro boîte à rythmes la plus légendaire des « eighties » avec « Blue Monday ».)
2manydjs
Une grosse décennie plus tard, deux rockers gantois rencontrent moins d’obstacles et de scepticisme lorsqu’ils partent à la conquête du continent américain. Nous sommes en 2002 lorsque David et Stephen Dewaele, alias 2manydjs, déboulent avec As Heard on Radio Soulwax Pt. 2, un mélange de classiques pop et rock qui met le monde en émoi. Un morceau qu’un certain David Bowie, fan de la première heure du duo gantois, compare à de la « dynamite », que le New York Times catapulte « disque de l’année » et que Rolling Stone – qui raffole de ce genre de classements – n’hésite pas à situer dans le top dix des meilleurs albums de musique électronique de tous les temps.
© DR
L’album Nite Versions, qui sort en 2005, permet ensuite aux frères Dewaele de s’ancrer solidement dans la scène punk électro au côté de groupes new-yorkais tels que LCD Soundsystem et The Rapture. En mélangeant du Stooges et du Dolly Parton avec, respectivement, Salt-N-Pepa et Röyksopp, les deux artistes gantois rapprochent non seulement les genres, mais également les scènes musicales. La musique électronique reçoit une pincée de rock-and-roll, la musique rock, une pilule d’ecstasy. Il n’en fallait pas plus pour que l’Amérique soit prête à adopter la scène club.
Au début des années 2000, deux frères gantois, David et Stephen Dewaele, conquièrent le continent américain avec leur mélange de rock et de dance. Nom de scène : 2manydjs © Alex Vanhee
Les Américains sont toutefois confrontés à un double problème : primo, ils n’ont pas de culture club digne de ce nom – contrairement à ce qui s’est passé en Europe, la scène club n’a jamais explosé outre-Atlantique – et deuxio, ils ont complètement oublié que c’est chez eux que sont nés les phénomènes musicaux qui se sont ensuite développés en Europe. Les noms de pionniers US tels que Derrick May et Jeff Mills n’évoquent rien aux jeunes Américains fans de musique électronique, contrairement à ceux des DJ néerlandais Tiësto et Armin van Buuren.
C’est dans ce contexte que les USA commencent soudain à importer massivement des DJ néerlandais, comme ils l’ont fait plus tôt avec la bière Heineken. Ces importations de bière se poursuivent bien évidemment encore aujourd’hui, tant la Budweiser est un breuvage fade, même par rapport à une Heineken. L’importation de musique électronique « made in Holland » est en revanche plus surprenante, estime le spécialiste Mark van Bergen, « car elle montre comment ces DJ et producteurs néerlandais ramènent l’EDM à ses origines – un quart de siècle plus tard ! »
Aux platines : Tiësto, alias Tijs Verwest. Aux États-Unis, peu d’amateurs de dance connaissent leurs propres pionniers, comme Derrick May et Jeff Mills. Des noms tels que Tiësto et Armin van Buuren leur sont davantage familiers © Tomorrowland
Le Dirty Dutch et son énergie inépuisable
À l’époque, EDM ou Electronic Dance Music est le nom que les Américains donnent à pratiquement tous les styles de musique électronique, qu’il s’agisse de house, de techno, de dubstep ou d’italo disco. Aux States, on met tout cela dans le même panier. En soi, ce n’est pas un crime – disons un petit délit –, mais cela montre bien à quel point les Américains avaient besoin d’un solide coup de main. Avec son énergie inépuisable, son overdose de bips et ses influences latino-américaines, le son Dirty Dutch de producteurs néerlandais tels que Chuckie, Sidney Samson et Afrojack constitue précisément, pour la plupart des clubbers américains, ce coup de pouce nécessaire, à tout le moins à Miami, où le genre parvient à s’introduire par le biais de la Winter Music Conference – qui est à la musique électronique ce que le festival de Cannes est au cinéma.
Un Français les y aidera, déclare Mark van Bergen, à qui l’on doit Dutch Dance (Xander, 2013), l’ouvrage de référence ultime sur l’histoire de la scène club aux Pays-Bas. « Si la house et la techno ne sont jamais devenues des genres majeurs aux USA, c’est en partie parce que c’est de la musique relativement anonyme », explique l’auteur entretemps devenu également professeur de musique. « Or, j’ai l’impression que les Américains ont besoin de héros. Pour devenir fans d’une chanson, ils doivent pouvoir coller un visage dessus. Le producteur français David Guetta l’a bien compris lui aussi : lui qui était un grand fan de Dirty Dutch a compris que ce genre ne séduisait pas vraiment le grand public aux USA. »
Afrojack à Tomorrowland. Afrojack, c’est l’un des DJ et producteurs néerlandais qui ont contribué à la percée définitive de la dance music aux États-Unis avec leur son Dirty Dutch.© Tomorrowland
La solution imaginée par Guetta est aussi simple que géniale : il suffit d’ajouter les voix de grandes stars telles que Rihanna et will.i.am et le tour est joué ! « En un rien de temps, l’Oncle Sam s’embrase pour la Dirty Dutch et, dans le sillage de la star française, des DJ néerlandais font soudain leur apparition à l’affiche de festivals tels que Coachella », souligne Van Bergen. L’électro vient enfin d’acquérir le statut de genre musical commercial aux États-Unis également.
Tomorrowland
Outre-Atlantique, quand on prononce dans la même phrase « musique » et « gros sous », on pense évidemment à Las Vegas. En 2013, le MGM Grand-hotel annonce avoir engagé Tiësto comme résident pour animer son nouveau club, Hakkasan. Réaction de Tiësto (en anglais, car son intervention est destinée à être publiée dans Rolling Stone): “With the scene blowing up in America, Vegas is so much fun now. It’s the right time to do it.” (Avec la scène qui explose aux États-Unis, on s’amuse comme des fous à Vegas aujourd’hui. C’est le bon moment pour se lancer). Bien entendu, le moment est d’autant plus judicieux que les clubs de Vegas proposent des cachets mirobolants sur lesquels aucun club européen ne peut s’aligner.
N’en déduisez pas pour autant que la culture club européenne a totalement perdu son rôle de locomotive, et que ce serait donc entièrement la faute de ces DJ néerlandais. Il faut en effet savoir que le succès international de Tomorrowland – qui était encore le fruit d’une collaboration belgo-néerlandaise durant ses premières éditions – a contribué d’une manière non négligeable à l’essor de l’EDM et à la prolifération des DJ néerlandais. Ce festival belge – que l’on peut comparer à un jeu vidéo, mais dans la vraie vie, tant le décor que créent ses organisateurs est chaque année un peu plus incroyable – continue de dominer de la tête et des épaules la concurrence, ne tolérant dans son sillage que des événements du même genre tels que Awakenings et Mysteryland aux Pays-Bas.
La success-story belge qu’est Tomorrowland a inspiré une version américaine avec TomorrowWorld, en plus d’un grand nombre d’autres festivals spin-off internationaux © Tomorrowland
Force est de constater que ces festivals s’exportent beaucoup moins bien vers les USA que Tiësto et consorts. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé. Entre 2013 et 2015, Tomorrowland s’exporte ainsi dans l’État américain de Géorgie dans le cadre du festival spin-off TomorrowWorld alors que de 2014 à 2016, Mysteryland accueille ses nombreux fans sur la terre sainte du festival de Woodstock, dans l’État de New York. Parmi les têtes d’affiche, on retrouve bien entendu une flopée de Belges et de Néerlandais à côté d’un nombre croissant d’artistes américains, et le savoir-faire organisationnel derrière ces deux festivals provient lui aussi de nos contrées.
Dans un cas comme dans l’autre, les organisateurs viendront toutefois buter sur un obstacle de taille : la qualité des équipes techniques, qui est bien moindre aux États-Unis qu’en Belgique et aux Pays-Bas. Si vous sillonnez le pays de l’Oncle Sam et avez de l’argent à dépenser, vous pouvez toujours faire vous-même l’expérience, mais vous feriez peut-être mieux de nous croire sur parole lorsque nous affirmons que les festivals américains n’atteignent pas le niveau des festivals organisés chez nous, et de jouer votre argent au casino.
Et quand bien même vous pourriez créer les clubs les plus extraordinaires à Las Vegas si vous étiez riche comme Crésus, l’expertise et la passion nécessaires à l’organisation d’un festival sont deux domaines dans lesquels les Plats Pays continuent de surpasser les États-Unis, deux cent cinquante ans après leur déclaration d’indépendance.





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